Iran vs Cambodge, historique si pas éphémère

14-0, c’est le score final du match entre l’Iran et le Cambodge dans le cadre des éliminatoires à la Coupe du Monde 2022. Un résultat anecdotique alors que l’actualité était rivée sur les 3500 femmes, qui pour la première fois, ont pu se rendre au stade en achetant elles-mêmes leurs tickets.

40 ans d’interdiction

Depuis 1979, suite à la révolution islamique, les femmes ont interdiction d’assister à un quelconque événement sportif masculin même si cela n’est pas écrit dans la loi. Football, basketball ou même volleyball, la règle est la même pour tous les sports. Et n’allons pas imaginer que la règle puisse être dérogée pour une mère de famille ou une sœur d’un athlète.

Maryam Shojaei, sœur du capitaine de l’équipe nationale Masoud Shojaei, activiste et membre du mouvement OpenStadiums, n’a jamais pu assister à un match de son frère dans son pays natal. Lors de la Coupe du Monde 2018 en Russie, juste avant la rencontre entre l’Iran et l’Espagne, elle reste bloquée par la sécurité pendant deux heures pour avoir voulu faire entrer dans le stade une banderole avec écrit « Let Iranian women enter their stadium ».  Hier, elle ne faisait pas non plus partie des 3500 femmes qui ont assisté à la rencontre considérant sa venue trop dangereuse après avoir mené plusieurs campagnes contre le gouvernement et la fédération de football iranienne pour légitimer la présence des femmes dans les stades.

En novembre 2018, une centaine de femmes triées sur le volet avaient été autorisées à assister à la rencontre amicale entre l’Iran et la Bolovie, initiative que Gianni Infantino avait déclaré « décevante ». Ce même mois, Maryam Shojaei rencontrait Fatma Samoura, secrétaire général de la FIFA, pour lui remettre une pétition récoltant 240 000 signatures.

Depuis mars 2018, c’est 8 lettres qu’elle a envoyé à la FIFA pour faire pression et demander de menacer la fédération iranienne de sanctions si elle n’autorise pas les femmes dans les stades. C’est aussi à cette date que 35 femmes ont été arrêtées pour avoir tenté d’assister au match entre Persepolis et Esteqlal, match auquel assistait le président de la FIFA. Il faut dire que malgré cette interdiction, les femmes iraniennes sont pas découragées pour tenter d’assister à des rencontres. La passion plus forte qu’une loi morale, elles se déguisent avec des perruques et des fausses barbes pour accéder aux enceintes. Cela avait notamment été une astuce victorieuse lors de ce match avant d’être arrêtées. L’une de ces femmes a raconté ensuite à un média modéré que c’était la troisième fois qu’elle utilisait cette technique, changeant de maquillage et perruque à chaque rencontre. Interrogée pour savoir si elle avait peur d’être détenue, elle a répondu « Pourquoi devrais-je avoir peur? Nous, les femmes, ne commettons aucun crime en allant dans les stades. La loi n’a pas défini la présence de femmes dans les stades comme un crime. Bien sûr, ils ont détenu quelques femmes qui ont dû promettre par écrit de ne pas y retourner. ».

Un acte qui n’est pas un crime et pourtant le mois dernier, il a coûté la vie à Sahar Khodayari, surnommée « Blue Girl ». La jeune fille de 29 ans s’est immolée et a succombé à ses blessures après avoir appris qu’elle risquait jusqu’à six mois de prison suite à son arrestation en mars dernier alors qu’elle tentait d’assister à une rencontre de son équipe favorite, Esteghlal. Ce décès a fait grand bruit et les instances de défense des droits de l’homme comme Amnesty International ou Human Rights Watch se sont saisies de l’affaire pour faire réagir la FIFA mais aussi mettre la pression sur l’Iran en mobilisant la communauté internationale.

Il faut dire que cette interdiction reflète plus largement la place et le rôle de la femme dans la société iranienne qu’une simple interdiction de stade. Pas inscrite dans la Constitution, ce sont bien les religieux qui mettent la pression pour conserver cette interdiction en indiquant que la tenue d’un joueur est trop « érotique » et que les jurons et potentiels comportements déplacés d’un homme au stade sont dangereux pour les femmes.  « Quand une femme se rend au stade et voit des hommes à moitié nus vêtus de vêtements de sport, le péché est commis. », c’est ainsi que Mohammad Jafar Montazeri, procureur général iranien, justifie l’interdiction pour une femme d’accéder à un stade. En 2018, suite au match amical entre l’Iran et la Bolivie et la poignée de femmes qui avait été autorisées à assister au match, il avait mis en garde sur la récidive d’une telle action en disant : « Nous nous occuperons de tout responsable cherchant à autoriser à tout prix la présence de femmes dans les stades. ». Lundi, une cinquantaine de religieux ont manifesté devant le parlement iranien, scandant des slogans contre la levée de l’interdiction. Il faut dire que le président iranien, Hassan Rohani, ne semble pas fermé à une levée de l’interdiction comme le mentionne Masoumeh Ebtekar, vice-président iranien aux affaires de la famille et des femmes : « Je pense que nous allons de l’avant, (…) que le gouvernement a fait de sérieux efforts dans ce sens et nous espérons maintenant voir un match dans lequel des femmes seront assises dans le stade. ».

Historique mais pas égalitaire

3500 femmes dans un stade en Iran, un événement historique et pourtant pas égalitaire. Sur les 78 000 places du stade Azadi, elles représentaient moins de 5% de la capacité de celui-ci et avaient été limité alors que seul 2500 tickets avaient trouvé preneurs auprès du public masculin la veille du match. Il a d’ailleurs fallu que quelques minutes pour que les 850 premières places soient épuisées, poussant les autorités à en ajouter. Un parcage féminin plein une heure avant le match alors qu’à l’extérieur, des femmes étaient venues au stade, espérant pouvoir acheter leur billet sur place. Un acte toujours discriminant pour Maryam Shojaei qui dénonçait que « s’ils proposent des quotas de billets, des portes d’entrée différentes, des tribunes différentes, c’est qu’ils traitent encore les femmes de façon différente des hommes ». Une situation qui est en effet contraire aux statuts de la FIFA mentionnant que « toute discrimination d’un pays, d’un individu ou d’un groupe de personnes pour des raisons de couleur de peau, (…) de sexe, (…) ou pour toute autre raison est expressément interdite, sous peine de suspension ou d’exclusion ».

Un match, c’est donc bien mais la vraie question est : que se passera-t-il lors du prochain ? La fédération iranienne a-t-elle seulement cédé pour cette fois face à la pression politique de la FIFA suite à la médiatisation du décès de Sahar Khodayari le mois dernier ? Est-ce uniquement un coup de publicité pour la gouvernement alors que pour l’instant aucune annonce pérénisant les choses a été annoncé pour une ouverture de tribunes pour tous les matchs de football, internationaux mais aussi les championnats, dans tous les stades sans restrictions discriminatoires ? A quand la possibilité d’avoir des tribunes mixtes pour que les femmes puissent venir au stade avec leurs enfants ? Des travaux concernant l’accessibilité des stades et notamment des toilettes seront-ils vraiment engagés pour accueillir les femmes dans de bonnes conditions comme l’annonçait Hossein-Ali Amir le mois dernier ou continuerons-nous de nous servir de cela comme excuse pour rester dans le climat actuel ? Beaucoup de questions qui pour l’instant restent sans réponse alors que les défenseurs des droits de l’homme affichent déjà leur scepticisme parce que finalement ce n’est pas qu’une question de football.

Autoriser les femmes à entrer dans les stades c’est la première porte pour qu’elles demandent davantage de liberté et ça, les têtes pensantes iraniennes sont contres. Dire « oui » a une femme est impensable et les autorités préféraient que les pays étrangers ne s’en mêlent pas. La société iranienne est une société qui exclut les femmes des espaces publics, qui les arrêtent si leur voile est mal mis ou si elles sont habillées de manière « provocante », dont les pouvoirs surtout religieux refusent le changement et l’intellectualisation des femmes. S’opposer aux concessions, s’opposer à toutes les demandes permet de moins susciter de nouvel intérêt et de laisser les femmes là où elles sont.

C’est aussi l’exemple flagrant du pouvoir du football. Si la FIFA menaçait réellement de manière convaincante de mettre en application ses statuts et donc de suspendre ou d’exclure la fédération iranienne, cela serait-il suffisant pour faire réagir le pouvoir politique ou la religion est plus forte que tout ? Est-ce que le football serait ainsi l’instance qui domine les lois sociales et sociétales en jouant un rôle fondamentale pour la place de la femme ?

En attendant de connaître la réponse, les joueurs de l’équipe nationale iranienne sont allés rendre hommage aux 3500 femmes présentes pour les encourager dans ce match des éliminatoires à la Coupe du monde 20222 en venant les applaudir en fin de match afin de leur montrer leur soutien et solidarité pour faire lever leur interdiction de stade.


Photos d’illustration : Forough Alaei, gagnante du concours photo 2019 organisé par le World Press Photo avec son reportage « Crying for Freedom » documenté le 10 novembre 2018 lors du match de AFC Champions League Cup entre l’équipe iranienne de Persepolis et l’équipe japonaise, Kashima Antlers, au stade Azadi de Téhéran.

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Romane

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