De 24 à 32 équipes

Un mois après la finale de la Coupe du Monde féminine, bienvenue dans un nouvel épisode des bonnes idées de Gianni Infantino – parce que de toute façon notre ami Gianni ne peut pas avoir de mauvaises idées puisque c’est le président de la FIFA et qu’un président sait mieux que tout le monde parce que sinon il ne serait pas président!

Au sommaire de cet épisode, je vous présente la prochaine Coupe du Monde féminine de la FIFA qui aura lieu en 2023 avec… 32 équipes. Et oui, pris dans l’euphorie et par le succès de cette dernière édition, notre ami Gianni s’est dit qu’il fallait surfer sur la vague et augmenter de 8 le nombre d’équipes participant à la prochaine édition parce que « why not ? ». Non je blague, bien sûr que cette idée n’est pas juste sortie du chapeau et est un minimum mûrie par une réflexion qui a du sens mais ce n’est pas parce que c’est une bonne idée que ce sera une bonne réalisation. Pour rappel, nous sommes seulement passé de 16 à 24 équipes lors de l’édition 2015 au Canada.

Il est tout à fait compréhensible de penser que suite à ce mois de fête et de records, il faut continuer à développer l’engouement et la notoriété de l’événement néanmoins, Gianni pense à sa compétition d’abord et non au développement global de la discipline malgré ce qu’il affirme. Pour appuyer son idée, Infantino a avancé deux arguments : capitaliser sur le développer du football féminin à travers le monde et encourager davantage les associations membres à structurer des programmes nationaux en faveur du développement de la discipline avec comme carotte la possibilité de jouer cette Coupe du Monde qui s’ouvrira à plus de nations. Sur ce deuxième point, il est certain qu’on verra sûrement des bonnes nations européennes avoir l’occasion de se qualifier mais cela qualifiera aussi des nations asiatiques ou africaines avec lesquelles l’écart des niveaux est important. Lors de la phase de groupe cette année, on se faisait déjà la remarque que l’écart de niveau était dantesque car à l’heure actuelle, on ne peut pas dire qu’il y a 24 nations qui sont assez compétitives pour être à la Coupe du Monde alors imaginez 32.

Bien sûr, ce qu’Infantino ne mentionne pas mais pense très fort c’est que commercialement parlant passer à 32 équipes est financièrement intéressant car plus de pays = plus de revenus de billetterie, plus de pays = plus de marchés potentiels pour les droits TV, plus de pays = plus de fans qui se déplacent, qui regardent les matchs à la télévision et qui achètent du merch, plus de pays = plus de revenus commerciaux car plus d’exposition. Alors oui plus de pays dans l’idée pourquoi pas mais avant de vouloir s’expandre davantage, il faudrait déjà régler les problèmes actuels car on n’a jamais construit un gratte de ciel sur des fondations bancales.

Le cas de la Thaïlande

On se souvient tous de cette image Nualphan Lamsam, l’ange gardien de la sélection thaïlandaise, enlaçant en larmes Nuengruethai Sathongwien (ne vous faites pas du mal à essayer de le prononcer), l’entraîneur de cette équipe, lorsqu’à la 91ème minute, Kanjana Sungngoen inscrit leur premier et unique but dans la compétition face à la Suède. PDG de Muang Thai Insurance et héritière d’une riche famille, c’est la figure du développement du football féminin thaïlandais bien que depuis quelques années, elle dirige aussi le club masculin de Port FC. En 2008, elle devient manager général de l’équipe nationale et apporte un soutien financier à celle-ci. Elle emploie de nombreuses joueuses dans sa compagnie afin de pouvoir leur verser un salaire tous les mois tout en aménageant leurs emplois du temps pour qu’elles puissent se concentrer sur le football car il n’existe pas de compétition nationale. L’équilibre de cette équipe et sa qualification reposent ainsi sur les épaules d’un mécène, un projet qui ne sera pas viable sur le long terme et qui manque de soutien de la part de la fédération à la formation des plus jeunes filles.

Le cas du Nigéria

Après leur élimination face à l’Allemagne en huitième de finale, l’équipe du Nigeria a décidé de protester contre sa fédération pour primes non versées. Au-delà des primes de participation à la Coupe du Monde, ce sont des primes datant d’il y a deux ans, pour des matchs contre la Gambie et le Sénégal, qui n’étaient toujours pas versées. D’après la fédération cela n’était qu’un malentendu dû au fait que les joueuses pensaient être payées en dollars américain et l’avaient été en naira, la monnaie locale. Malentendu ou non, c’était la troisième fois que les joueuses se retournaient contre leur fédération depuis 2004 pour des problèmes de paiement.

Le cas de l’Argentine

Quelques jours après le retour de l’équipe féminine à la maison devant un public venu en nombre pour les accueillir à l’aéroport, Carlos Borrello, l’entraîneur, annonçait sa liste pour les jeux Pana Américains. Surprise, plusieurs joueuses majeures de l’équipe comme Estefana Banini, Belen Potassa, Ruth Bravo ou encore Florencia Bonsegundo ne faisaient pas parti de cette liste. La raison : des revendications faites lors de la Coupe du Monde et notamment avant le match face à l’Ecosse pour demander plus de moyens et des meilleures qualités d’entraînement. Une situation qui ne surprend personne quand on sait qu’entre 2015 et 2017, l’équipe nationale a été inactive 18 mois, disparaissant même du classement FIFA. Les joueuses évincées n’ont même pas reçu d’appel téléphonique pour les prévenir et ont découvert par surprise leur non-sélection dans les médias. Il faut dire que Carlos Borrello est aussi un sacré personnage qui enchaîne les blagues sur ce que c’est de coacher une équipe féminine, et ne parlons pas du président de la fédération qui a cédé à la pression médiatique et celle des féministes pour reconnaître la professionnalisation du football féminin en début d’année en versant des subventions aux clubs de première division qui n’assurent même pas le salaire minimum légal.

L’expérience de la Coupe du Monde aurait pu être bénéfique pour l’équipe car un excellent moyen de voir la marge de progression qui leur restait pour concurrencer les meilleures équipes mais le staff en a décidé autrement. Il faut dire que les joueuses qui se sont plaintes sont surtout restées abasourdies en se rendant compte qu’elles n’avaient pas de plans d’entraînement individuel, que les plannings des jours de match étaient communiqués la veille sur des feuilles volantes, que le staff n’effectuait aucune analyse des données de performance recueillies, qu’aucune adaptation des entraînements était faite en période de règles… De nombreux points qui font passer une équipe nationale au stade d’équipe performante mise dans les meilleures conditions pour jouer une Coupe du Monde.

Le cas des Etats-Unis

« Equal Pay ! Equal Pay ! » voilà ce que scandait le public du Parc OL à l’annonce de la présence de Carlos Cordeiro, leprésident de la fédération américaine, sur la pelouse le 7 juillet dernier. Il faut dire que la compétition n’a pas seulement été une démonstration sportive des USA mais a aussi permis de mettre en avant leurs revendications salariales. Pour rappel, en mars, les joueuses américaines avaient déposé plainte contre leur fédération demandant des millions de dollars en arriérés de salaires et en dédommagement au motif des primes plus faibles qui leur sont accordés et des conditions d’entraînements jugées moins bonnes que celles des hommes.

Il y a quelques jours, la fédération américaine a diffusé une lettre publique mettant en avant qu’elle avait reversé 34,1M$ à l’équipe féminine contre 26,4M$ à l’équipe masculine entre 2010 et 2018 sans compter les traitements de santé pris en compte pour les femmes. Une drôle de manière d’afficher sa défense quand on sait que les deux équipes ne sont pas rémunérées de la même manière. Un joueur de l’équipe masculine est rémunéré en fonction du nombre de fois où il est appelé en équipe nationale, ses apparitions sur le terrain et les bonus liés aux résultats, des bonus qui sont plus importants pour un homme que pour une femme et que la fédération a décidé de ne jamais révéler publiquement. Une joueuse, elle, est rémunérée d’après une base salariale annuelle de 100,000$ avec des bonus allant de 67,500$ à 72,500$ pour jouer en National Women’s Soccer League. Pour appuyer son argumentaire, la fédération précise que les hommes génèrent plus de revenus avec un total de 185,7M$ pour 191 matchs joués entre  2009 et 2019 vs 101,3M$ pour 238 matchs joués par les femmes.

Quatre fois championnes du monde, les Etats-Unis doivent donc encore se battre avec leur fédération car le statut de rémunération des deux équipes est inégalitaire et fait en sorte d’avantager les hommes qui bénéficient d’un seuil salarial par match plus importe qu’une femme, de même pour les bonus. A noter d’ailleurs que l’équipe masculine soutient à 100% ses homologues féminines dans cette demande d’égalité.


Voici donc plusieurs exemples qui montrent que peu importe le pays, son classement FIFA ou ses moyens, il y a un vrai problème structurel qu’il faut s’attacher à régler avant de vouloir étendre un modèle qui n’est pas solide. Le football féminin est sur la bonne route et le fait que la FIFA souhaite doubler le prize money de la compétition en le passant à 60M€ ainsi qu’investir +1Mds€ dans les quatre ans à venir est une bonne chose mais ce budget doit être dégagé pour apporter de la stabilité et encadrer les fédérations dans le développement de programmes éducatifs, de centres de formation et de structures professionnelles. Aujourd’hui, le football féminin souffre de problèmes d’investissement, de transparence et de prise de responsabilité qui affectent sérieusement la discipline au niveau local comme national alors avant de vouloir créer un gouffre sportif en faisant concourir 32 équipes qui ont des niveaux allant de la première division à la DH, aidons les à poser les fondations de leurs ambitions.

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Romane

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